Les « indés » de l’édition

Publié le par ELU

Passeurs, dénicheurs de talents, accoucheurs, mais aussi chefs d’entreprise, les éditeurs indépendants ont tant de casquettes qu’ils pourraient ouvrir une chapellerie…
Ils sélectionnent les manuscrits et projets de livre, signent un contrat avec l’auteur, l’illustrateur ou l’artiste, travaillent le projet avec lui, créent une maquette, réalisent le document définitif, le font corriger puis imprimer, le diffusent, en assurent la promotion médias et hors médias, le font distribuer et gèrent les retours d’invendus.
C'est le travail de tout éditeur, sauf que les indépendants ne sont souvent que deux ou trois pour assurer toutes les tâches.

Qui sont ces aventuriers du livre ?

Un éditeur indépendant, dont la fonction est très souvent mal connue du grand public, n’a pas d’actionnaire majoritaire extérieur et n’appartient à aucun groupe éditorial. Une fois que l’on sait cela, on ne sait rien, car reste son travail, pour ne pas dire son sacerdoce.
Un éditeur, c’est avant tout une personne qui a fait des choix en créant sa maison d’édition, et qui s’y tient. Chacun possède sa sensibilité, ses rêves, ses passions.

Pour Corinne Niederhoffer des éditions Élan Sud, en Vaucluse, « Une ligne d’édition, c’est comme une empreinte : une fois qu’elle est posée, elle sert de référence. C’est la carte d’identité de l’éditeur, le point de ralliement d’auteurs et de lecteurs. »

« Un éditeur, c’est… un passionné de lecture, curieux, amoureux de la littérature qui a envie de partager » annonce Francine Aurand des Éditions du bout de la rue.

Émilie, de Lilys éditions à Charleroi en Belgique, résume son métier en disant « il faut être passionné. »

Pour Florence, de Marathon éditions, « Un éditeur aide l’auteur à finaliser son manuscrit »

Et Emmanuel, de c’est-à-dire édition à Forcalquier, de conclure « Un “passeur” entre un auteur et un lecteur. »

La fameuse ligne éditoriale

Il faut en premier que le manuscrit entre dans la si célèbre ligne éditoriale de l’éditeur, cette barrière mystique que beaucoup d’auteurs accusent de n’être qu’une excuse.

Non, ce n’est pas un leurre, c’est l’âme de la maison.
Certains auteurs envoient leur manuscrit à l’aveugle sans se soucier de l’identité de l’éditeur, et voudraient que ce dernier leur consacre toute leur attention, demandant, exigeant parfois, une analyse littéraire argumentée en retour…

En effet, il prend en charge tous les frais pour que le livre paraisse, il est en droit de décider ce qu’il veut éditer, et avec qui.

« Certes, tant de sujets ont été abordés dans la littérature, à nous d’y apporter un nouvel éclairage, accessible à tous. » dit encore Corinne Niederhoffer
« Nous cherchons à provoquer la réflexion, le développement de l’esprit. », nous dit Émilie
Pour Emmanuel Jeantet « Un éditeur s’engage à publier un texte auquel il croit sans rien faire débourser à l’auteur. »

Les « indés » de l’édition

Un réel engagement

Un contrat d’édition, c’est un engagement mutuel, réciproque entier. Les deux signataires s’engagent bien au-delà d’un simple objet matériel qu’est le livre.
L’auteur a passé des semaines, voire des années à produire son manuscrit, puis l’éditeur prend tous les risques financiers. Le livre paru, rien ne dit qu’il se vendra et que l’éditeur amortira sa mise de fonds, car au quotidien, ce sont de nombreuses charges qui pèsent sur lui.
Bien sûr, ce n’est pas qu’une affaire d’argent, mais la réalité est là au quotidien avec tous ses aléas.
Pour l’auteur, c’est une forme de consécration, car 1 seul manuscrit sur 1000 trouve un éditeur. Les autres finissent dans un tiroir ou deviennent la proie des marchands de papiers qui abusent souvent de l’ignorance des auteurs en leur faisant signer des contrats obscurs, masquant la réalité économique et les sommes que devra débourser l’auteur pour se retrouver avec son livre dans la main.
Un éditeur n’est ni un prestataire ni un imprimeur, et ses clients sont les lecteurs.

Les « relations éditeur/auteurs/illustrateurs sont primordiales » pour Émilie de Lilys éditions.
« Elles sont basées sur la confiance. Chacun sait où l’autre va. Leurs profits sont liés, l’un ne va pas se faire de l’argent sur le dos de l’autre. » Pour Florence
« Centrales dans la naissance du projet éditorial basé sur la confiance réciproque et la prise en compte des contraintes de chacun. » Pour Emmanuel Jeantet.
« Une politique de partage, la coopération entre les auteurs et notre équipe de créateurs, élément déterminant dans le choix final d’un manuscrit. Un livre ne peut exister qu’à la condition que chaque protagoniste croie à son projet. » pour Francine Aurand.

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Un éditeur indépendant ne pilonne pas.

Chaque fois que l’éditeur est face à un lecteur, un journaliste, un organisateur de Salon ou un libraire, il défend sans hésiter ses livres. Il met les auteurs en avant, et bien souvent, il est en retrait quand les flashs des appareils photo crépitent. Si la confiance mutuelle, le soutien, l’entente cordiale sont absents, impossible d’y croire.
Oui, il tire ses livres au plus petit nombre d’exemplaires possible, 300 ou 500 pour les romans, 2 à 3 000 pour les albums, voire plus pour des ouvrages lourds, mais une fois « l’effet parution » passé et la première vague de ventes diluée, il conservera le stock, et si l’auteur est toujours au catalogue, l’ouvrage épuisé sera réimprimé.
Le premier titre est rarement rentable, c’est le deuxième puis les suivants qui créent le lectorat, et que l’éditeur peut rentrer dans ses fonds.

« En quinze ans, Élan Sud n’a jamais pilonné un titre. » rappelle Corinne Niederhoffer, et elle n’est pas la seule.

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Un éditeur indépendant vise le long terme

Économiquement parlant, dans notre économie mondialisée, c’est un non-sens de viser le long terme, mais le métier ne l’est-il pas un en lui-même ?
Cela commence par le cheminement d’un manuscrit depuis sa remise à l’éditeur jusqu’à sa deuxième naissance en tant que roman. Il peut se passer une année entière de travail entre les deux, surtout lorsqu’il s’agit d’un premier roman. En général, il évite les dates encombrées de « rentrée littéraire » pour faire paraître, et n’impose pas de calendrier à respecter à ses auteurs ; le livre sortira le jour exact où il sera terminé, abouti, relu, retravaillé et corrigé. C’est la une grande divergence avec « les autres » : le calendrier, la nouveauté à tout prix, pour alimenter les diffuseurs et envahir les tables de libraires.

Un éditeur indépendant produit de 5 à 20 titres en moyenne par an, il prend le temps de soigner chaque parution.

Une divergence de philosophie

« Une maison d’édition est une industrie de la nouveauté. »... estime Sophie de Closets, l’actuelle PDG des éditions Fayard (21 256 600 € de chiffre d’affaires en 2018)
Quand Emmanuel Jeantet entend cela, il répond : « Je bondis. Sans un catalogue et des livres de fond, que reste-t-il ? »
Florence, quant à elle « Je ne me sens pas concernée. Le terme “industrie” est incompatible avec mon fonctionnement. Il n’est question, dans cette phrase, que des grandes maisons d’édition dont le fonctionnement est différent du nôtre. »

Des artisans, voire des artistes

C’est en grande partie grâce aux éditeurs indépendants que naissent et vivent des livres qui seraient morts dans l’œuf ailleurs. Enfin, un aspect commun à presque tous et qu’il faut mettre en lumière : ils partagent un goût très fort pour la beauté et l’élégance de « l’objet livre ». Malgré leurs moyens difficiles, aucun papier n’est trop beau, aucune maquette n’est assez innovante, aucun illustrateur trop superflu…

Je me souviens des conversations que j’avais avec Hubert Nyssen, le fondateur des éditions Actes Sud, nous dit Corinne Niederhoffer : « Vous faites le même métier que moi lorsque j’ai lancé ma maison d’édition », lui disait-il, quelque peu nostalgique des premières années.

Article écrit par Dominique LIN

maisons d'édition citées :

Éditions Élan Sud, Orange

C'est-à-Dire éditions, Forcalqiuer

 Lilys éditions, Charleroi en Belgique

Marathon éditions, Marseille

Éditions du bout de la rue, Vanves

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Publié dans édition 2020

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